Vienne à l’heure du choix
Le 27 avril 2025, les Viennois se rendront aux urnes pour renouveler leur conseil municipal, leur parlement régional – le Landtag – et leurs conseils d’arrondissements. Une élection locale, en apparence anodine, qui prend pourtant, compte tenu du poids démographique et électoral de la Ville de Vienne dans le pays, une ampleur nationale et européenne inédite. Car derrière ce scrutin, c’est une bataille politique bien plus vaste qui se joue : celle du modèle de société que l’Autriche, et plus largement l’Europe, souhaitent adopter.
Un contexte national préoccupant
Depuis près d’un siècle, Vienne fait figure d’exception dans un pays où le parti nationaliste et populiste (FPÖ), formation d’extrême droite menée par Herbert Kickl, gagne du terrain. Lorsque le FPÖ rafle près de 29 % des suffrages au niveau national au cours des élections législatives de septembre 2024 et devenant ainsi la première force politique du pays, Vienne affiche des résultats plus modérés – même si la tendance du vote d’extrême droite dans la capitale se renforce clairement (+7% par rapport aux élections législatives de 2019).
Mais alors, les promesses du FPÖ qui convainquent cette fois-ci 1,4 millions d’électeurs soit quasiment le double par rapport à 2019, quelles sont-elles ? En voici les grandes lignes : une politique de "remigration" assumée, un durcissement de l’immigration et une rhétorique anti-européenne de plus en plus agressive. Naturellement, cette nette victoire inquiète au-delà des frontières autrichiennes, tout comme celle de l’extrême droite en Allemagne en février 2025, et prouve une chose : la solidification d’un axe eurosceptique et pro-russe au sein de l’Union européenne. L’Autriche, au cœur du Vieux Continent, deviendrait-elle un véritable bastion du nationalisme populiste ?
Il est important de revenir sur les mois qui ont suivi les législatives pour bien comprendre les tensions qui agitent le pays de Mozart. L’inquiétude s’est tout d’abord renforcée après l’échec des premières négociations. En effet, une fois n’est pas coutume, le Président de la République d’Autriche, Alexander Van der Bellen, avait d’entrée de jeu chargé l’ÖVP, arrivé deuxième au scrutin de septembre dernier, de trouver une majorité pour gouverner. Ceux-ci avaient alors engagé des discussions avec les sociaux-démocrates du SPÖ et les libéraux de NEOS dans l’idée de former une coalition tripartite. Cette tentative, qui visait bien à exclure le FPÖ du pouvoir, a capoté début 2025 après le retrait des NEOS, frustrés par le manque de volonté de réforme des autres partis. Cet échec n’a donc pas laissé d’autre choix au président autrichien que de charger, non sans réticences, le FPÖ de trouver une majorité et officiellement ouvrir la possibilité à l’extrême droite de gouverner le pays. Coup de théâtre mi-février cependant, ce deuxième lot de négociations a également échoué, les deux partis ne semblant pas pouvoir s’accorder sur le partage des ministères clefs. Après quelques jours de tergiversations et de flottement quant aux scénarios possibles pour sortir de cette crise politique – dont celui d’un gouvernement d’experts ou de nouvelles élections législatives à partir de l’été 2025 –, les négociations entre ÖVP, SPÖ et NEOS ont finalement repris et enfin abouti à un accord de gouvernement en moins de deux semaines. La route pour cette nouvelle coalition semble truffée d’embûches et les prochains mois seront décisifs : ces trois partis pourront-ils gouverner ensemble ? En cas d’échec, de nouvelles élections nationales pourraient encore renforcer la mainmise du FPÖ sur le parlement.
Une chose est certaine : avec le FPÖ au centre du jeu, les craintes d’une Autriche plus isolationniste et eurosceptique et la probabilité d’un gouvernement dont le sort serait aux mains de l’extrême droite est nettement accrue, faisant de ces élections locales un enjeu encore plus crucial.
La capitale autrichienne incarne un îlot progressiste dans un pays oscillant entre conservatisme et tentations extrémistes. La tradition de « Vienne la rouge » remonte à la fin de la Première Guerre mondiale : l’Empire austro-hongrois s’écroule, la République est proclamée et le premier maire social-démocrate est élu en 1919. Aujourd’hui, gouvernée par le Parti social-démocrate d’Autriche (SPÖ) sous la houlette du maire Michael Ludwig, la ville se distingue par ses politiques sociales et environnementales avancées, sa mixité culturelle et une vision du vivre-ensemble aux antipodes du programme du FPÖ. La coalition avec les Écologistes (die Grünen) de 2010 à 2020 a accéléré la transition écologique de la ville en donnant plus de priorité à la nature et aux vélos. Ce n’est donc pas simplement une élection municipale qui se joue en avril prochain, mais bien un affrontement idéologique : Vienne continuera-t-elle à incarner une alternative progressiste ou sera-t-elle gagnée par la vague nationaliste qui déferle sur l’Europe ?
Il est ainsi clair que les enjeux de cette élection dépassent largement le cadre de la ville. Car en se renforçant, le SPÖ espère envoyer un signal fort : celui d’une Autriche qui ne cède pas aux sirènes du repli identitaire. C’est pourquoi, face au paysage politique national actuel, le maire socialiste de la Ville de Vienne a anticipé les élections de 2025 en les avançant de plusieurs mois. Presque un an après le score historique du FPÖ aux législatives – score encore jamais atteint jusqu’à présent par cette formation politique sur ce type de scrutin –, ces élections serviront de baromètre politique pour mesurer l’ampleur du rejet ou de l’adhésion aux idées de l’extrême droite.
Un enjeu pour les citoyens européens vivants à Vienne
Le scrutin des conseils d’arrondissements viennois ne concerne pas seulement les citoyens autrichiens mais tous les ressortissants de l’Union européenne résidant à Vienne, à condition d’être inscrits sur les listes électorales. Français, Allemands, Hongrois, Tchèques, Slovaques, Polonais, Italiens ou encore Espagnols peuvent ainsi peser sur l’avenir de la ville, à condition d’être inscrits sur les listes électorales. Une occasion unique d’influencer la trajectoire de la capitale et de contribuer à la préservation d’un modèle inclusif et progressiste.
L’importance de ces élections s’inscrit également dans un contexte plus large : celui d’une Europe où l’extrême droite progresse de manière inquiétante. L’Italie de Giorgia Meloni, la France où le Rassemblement national caracole en tête des sondages, la Hongrie de Viktor Orbán qui défie ouvertement les institutions européennes… Le continent semble basculer vers une droite dure, hostile aux valeurs fondatrices de l’Union. L’Autriche, pays historiquement situé au carrefour des influences européennes, joue un rôle clé dans ce basculement. Si le FPÖ consolide son pouvoir, c’est une vision de l’Europe plus nationaliste, plus refermée sur elle-même et plus proche de la Russie qui pourrait se renforcer.
Herbert Kickl ne cache d’ailleurs pas ses ambitions : il souhaite faire de l’Autriche un pivot d’une Europe eurosceptique, cherchant des alliances avec d’autres leaders populistes du continent. Ses positions sur la guerre en Ukraine, marquées par un refus d’envoyer des armes et une posture ambiguë vis-à-vis de Moscou, s’inscrivent dans une stratégie plus large de défiance envers Bruxelles. Dans cette dynamique, un succès du FPÖ à Vienne affaiblirait encore davantage la position des forces pro-européennes en Autriche.
L’excellence du modèle viennois en danger
D’un point de vue local, les conséquences d’un basculement vers la droite radicale pourraient être considérables. Vienne est régulièrement citée comme l’une des villes les plus agréables au monde, notamment grâce à ses politiques sociales ambitieuses : logement accessible, transports publics performants, soutien aux classes populaires. Un changement de majorité au conseil municipal risquerait de remettre en cause ces acquis et de fragiliser le modèle de gouvernance qui fait la singularité de la capitale autrichienne.
Le 27 avril 2025, la Ville de Vienne ne votera pas seulement pour choisir son maire et son parlement régional. Elle décidera de son avenir et de sa place dans une Autriche en pleine mutation. Plus largement, ce scrutin sera un test pour l’Europe : la vague nationaliste est-elle irrésistible ou existe-t-il encore des bastions capables de résister ?
Pour les citoyens européens vivant à Vienne, l’enjeu est clair : il ne s’agit pas seulement d’un vote administratif, mais d’un choix de société. S’abstenir, c’est laisser la place à une idéologie qui remet en question les fondements même de l’Union européenne et des valeurs de solidarité et d’ouverture. Voter, en revanche, c’est affirmer que Vienne peut rester un rempart face aux vents mauvais qui soufflent sur l’Europe.
Le 27 avril 2025, chaque bulletin comptera. Il dira quelque chose de Vienne, de l’Autriche, mais aussi du destin de l’Europe elle-même. Le 27 avril 2025, Françaises et Français inscrits à Vienne, votons.